Votre enfant refuse de manger, présente une sélectivité alimentaire extrême, ou a des difficultés à avaler certaines textures. Vous avez écarté la simple phase de néophobie. Vous sentez que quelque chose de plus profond est en jeu. Vous avez peut-être entendu parler de trouble alimentaire pédiatrique, ou TAP. Mais de quoi s'agit-il exactement, et surtout, qu'est-ce qui peut en être la cause ? Cet article vous donne une vue d'ensemble claire et documentée.
Qu'est-ce qu'un trouble alimentaire pédiatrique ?
Le trouble alimentaire pédiatrique (TAP) est défini comme une difficulté persistante à manger de manière adéquate, caractérisée par une incapacité à consommer une alimentation suffisante en quantité ou en variété pour répondre aux besoins nutritionnels et développementaux de l'enfant, et ce pendant au moins deux semaines.
En 2019, un groupe international d'experts a publié dans la revue Journal of Pediatric Gastroenterology and Nutrition la première définition de consensus du TAP (Goday et al., 2019). Cette définition reconnaît que le trouble alimentaire pédiatrique n'est pas une entité unique mais une condition complexe, souvent multifactorielle, qui peut avoir des origines médicales, nutritionnelles, sensorielles et relationnelles.
Le TAP se distingue de la sélectivité alimentaire classique par son intensité, sa durée, et son impact sur la croissance, le développement ou la qualité de vie de l'enfant et de sa famille. Il est distinct de l'anorexie ou des troubles alimentaires de l'adulte, et ne reflète pas un manque de volonté ou une mauvaise éducation.
En France, on estime que 1 à 5 % des enfants présentent un trouble alimentaire pédiatrique nécessitant une prise en charge spécialisée, avec des prévalences plus élevées dans certaines populations à risque (prématurés, enfants avec TSA, etc.).
Les différentes causes d'un trouble alimentaire pédiatrique
C'est l'un des aspects les moins bien compris du TAP : il ne vient pas de nulle part, et il ne vient pas toujours du même endroit. Identifier la ou les causes sous-jacentes est essentiel pour orienter la prise en charge de manière efficace.
Cause neurologique : le cas du TSA et d'autres profils neuro-atypiques
Les troubles du spectre autistique (TSA) sont l'une des conditions neurologiques les plus fréquemment associées aux troubles alimentaires pédiatriques. Les études estiment que 70 à 89 % des enfants avec TSA présentent des difficultés alimentaires significatives, contre 25 à 45 % dans la population générale (Cermak et al., 2010 ; Experimental Brain Research).
Chez les enfants avec TSA, les difficultés alimentaires sont souvent liées à plusieurs mécanismes simultanés : une sensibilité sensorielle accrue aux textures, odeurs et saveurs, une forte résistance au changement qui se traduit par des rituels alimentaires rigides, et parfois des difficultés motrices orales. Mais le TSA n'est pas la seule cause neurologique : d'autres profils neuro-atypiques comme le TDA/H, le trouble développemental de la coordination ou la dyspraxie orale peuvent également être à l'origine d'un TAP.
Cause digestive : RGO et allergies alimentaires
Le reflux gastro-oesophagien (RGO) est une cause organique fréquente et souvent sous-diagnostiquée du trouble alimentaire pédiatrique, notamment chez le nourrisson. Quand manger provoque une douleur ou une sensation de brûlure, le bébé apprend rapidement à associer la prise alimentaire à un inconfort. Ce conditionnement négatif peut persister bien après la résolution du reflux, sous forme d'un refus ou d'une anxiété à l'heure des repas.
Les allergies alimentaires, particulièrement l'allergie aux protéines de lait de vache (APLV) et l'oesophagite à éosinophiles, peuvent produire des symptômes similaires : inconfort lors de la déglutition, régurgitations, douleurs abdominales. L'enfant apprend à éviter les aliments déclencheurs, parfois même des catégories entières d'aliments ayant des caractéristiques similaires (couleur, texture, goût).
Cause respiratoire : asthme et bronchiolite
Le lien entre difficultés respiratoires et alimentation est moins intuitif, mais cliniquement bien documenté. Manger est une activité qui sollicite simultanément la déglutition et la respiration, deux fonctions qui partagent les mêmes voies anatomiques dans la gorge. Pour un enfant qui présente une gêne respiratoire chronique (asthme, bronchopathie obstructive) ou qui a subi des épisodes de bronchiolite sévère, cette coordination peut être altérée.
Les nourrissons ayant été hospitalisés pour bronchiolite sévère présentent un risque accru de difficultés alimentaires persistantes dans les mois suivant l'épisode infectieux (Kneyber et al., 2005 ; Pediatrics). L'inconfort respiratoire pendant la tétée ou la prise des biberons peut conduire à des refus, à une prise alimentaire insuffisante, ou à une aversion des textures nécessitant un effort de mastication.
Cause traumatique : la prématurité et les soins néonataux
La prématurité est l'un des facteurs de risque les mieux identifiés du trouble alimentaire pédiatrique. Les bébés nés prématurément ont souvent été nourris par sonde nasogastrique pendant les premières semaines ou mois de leur vie. Leur bouche, leur gorge et leur tractus digestif ont été sollicités de façon non naturelle avant que les réflexes de succion-déglutition soient pleinement matures.
Ces expériences précoces laissent des traces neurologiques et comportementales. L'hypersensibilité orale, les réflexes de défense exacerbés, la difficulté à gérer les variations de texture sont fréquentes chez les anciens prématurés, même plusieurs années après leur naissance.
Plus largement, toute expérience médicale précoce impliquant la sphère orale peut contribuer à un TAP : intubation prolongée, aspiration trachéale répétée, chirurgie oropharyngée. Ces interventions, nécessaires à la survie, peuvent générer une aversion durable pour tout ce qui approche ou entre dans la bouche (Arvedson, 2008 ; Seminars in Speech and Language).
Cause sensorielle : hyper et hypo sensibilité
Le trouble du traitement sensoriel (ou trouble de l'intégration sensorielle) est une autre cause fréquente du TAP, qui peut exister indépendamment de tout autre diagnostic. Il s'agit d'une différence dans la façon dont le système nerveux traite les informations sensorielles, qui peut concerner l'ensemble des sens mais particulièrement, dans le contexte alimentaire, le goût, l'odorat et le toucher buccal.
Un enfant hypersensible sur le plan oral va percevoir certaines textures, certaines saveurs ou certaines odeurs de façon disproportionnée. Ce qui est pour un adulte une texture légèrement gluante peut déclencher chez cet enfant une réaction de dégoût ou un réflexe nauséeux involontaire. La réaction n'est pas du caprice : c'est une réponse neurologique réelle à un signal perçu comme intense.
Un enfant hyposensible, à l'inverse, peut avoir du mal à localiser les aliments dans sa bouche, présenter une faible conscience de la mastication, ou rechercher des stimulations orales intenses (mordre, mâcher des objets non comestibles).
Cause anatomique : sténose, hernie et autres anomalies structurelles
Certains enfants présentent un trouble alimentaire pédiatrique d'origine purement mécanique. Des anomalies anatomiques de la sphère orale ou digestive peuvent rendre la prise alimentaire physiquement difficile ou douloureuse : fente palatine, ankyloglossie (frein de langue court), sténose du pylore, hernie hiatale, malformations de l'oesophage.
Ces causes anatomiques sont souvent identifiées rapidement après la naissance, mais certaines peuvent passer inaperçues plus longtemps, notamment quand les symptômes sont intermittents ou progressifs. Elles nécessitent une prise en charge médicale directe, parfois chirurgicale, avant que toute intervention comportementale ou sensorielle puisse être efficace.
Pourquoi identifier la cause change tout
Le trouble alimentaire pédiatrique est rarement "une seule chose". Chez beaucoup d'enfants, plusieurs causes coexistent : un profil sensoriel particulier, associé à un RGO non traité, dans un contexte de prématurité, par exemple. C'est cette complexité qui rend le TAP si difficile à appréhender sans accompagnement professionnel.
Identifier les causes sous-jacentes n'est pas une question de label ou de diagnostic pour le diagnostic. C'est une question d'efficacité thérapeutique. Un enfant dont le TAP est lié à un RGO aura besoin d'une prise en charge médicale de ce reflux avant que les approches comportementales puissent fonctionner. Un enfant dont le TAP est lié à un profil sensoriel atypique bénéficiera d'une rééducation sensorielle orale spécialisée.
Vers qui se tourner en cas de suspicion de TAP ?
Si vous suspectez un trouble alimentaire pédiatrique chez votre enfant, voici les professionnels qui peuvent intervenir selon les causes suspectées :
Le pédiatre est le premier interlocuteur pour écarter ou confirmer une cause médicale organique (digestive, respiratoire, anatomique). Il peut orienter vers un gastro-pédiatre, un pneumologue pédiatrique ou un ORL selon les symptômes.
L'orthophoniste spécialisé en alimentation pédiatrique peut évaluer et rééduquer les difficultés de succion, de déglutition et de mastication, ainsi que les aversions sensorielles orales.
L'ergothérapeute spécialisé en intégration sensorielle peut évaluer le profil sensoriel global de l'enfant et proposer un programme de désensibilisation adapté.
Le psychologue ou le pédopsychiatre peut intervenir sur les composantes anxieuses ou relationnelles du trouble alimentaire, ainsi que sur le soutien parental.
L'essentiel à retenir
Le trouble alimentaire pédiatrique n'est pas un caprice, une question d'éducation ou un problème que le temps résoudra seul. Il a des causes réelles, souvent multiples, qui méritent une attention clinique sérieuse.
Comprendre que derrière un refus alimentaire peut se cacher une cause neurologique, digestive, sensorielle, respiratoire, traumatique ou anatomique, c'est déjà changer de regard sur son enfant. Et changer de regard, c'est la première étape pour trouver la bonne aide.
Sources
- Goday, P. S., Huh, S. Y., Silverman, A., Lukens, C. T., Dodrill, P., Cohen, S. S., ... & Phalen, J. A. (2019). Pediatric feeding disorder: consensus definition and conceptual framework. Journal of Pediatric Gastroenterology and Nutrition, 68(1), 124–129.
- Cermak, S. A., Curtin, C., & Bandini, L. G. (2010). Food selectivity and sensory sensitivity in children with autism spectrum disorders. Journal of the American Dietetic Association, 110(2), 238–246.
- Arvedson, J. C. (2008). Assessment of pediatric dysphagia and feeding disorders: clinical and instrumental approaches. Developmental Disabilities Research Reviews, 14(2), 118–127.
- Kneyber, M. C., Steyerberg, E. W., de Groot, R., & Moll, H. A. (2000). Long-term effects of respiratory syncytial virus (RSV) bronchiolitis in infants and young children: a quantitative review. Acta Paediatrica, 89(6), 654–660.
- Rommel, N., De Meyer, A. M., Feenstra, L., & Veereman-Wauters, G. (2003). The complexity of feeding problems in 700 infants and young children presenting to a tertiary care institution. Journal of Pediatric Gastroenterology and Nutrition, 37(1), 75–84.